Maître Eckart
Pensée et confort spirituel
Série CONFORT no 5 bis
CE QUE NOUS PROPOSE MAÎTRE ECKHART
Jugera‑t‑on paradoxale et même spécieuse l’affirmation qui va suivre ? Et tant pis. Ce ne sera qu’un jugement de plus à réformer, et la chose se fera toute seule à la faveur de ce que nous allons avoir à examiner…
Quant à l’affirmation, la voici :
Bien qu’on le veuille généralement des plus stricts et rigoristes, des plus secs et dépouillés, des plus abrupts et même renfrognés et “glaçants”, ce que nous propose Maître Eckhart est un extraordinaire exemple de réussite en matière de confort spirituel. Peu d’êtres ont trouvé le moyen ou les moyens de se “mucher” aussi agréablement que lui dans le ciel, alors même qu’il vivait encore humainement…
Et sa réussite, pour nous en tout cas, est d’autant plus saisissante et belle, d’autant plus encourageante et exemplaire qu’elle est plus rationnelle et même plus « positiviste » au sens donné par Augustes Comte à ce mot, plus volontairement critique et lucide, et, en ses méthodes, procédés et processus, plus “unitiste”.
La semaine dernière, lorsque nous avons écrit le nom de Eckhart, notre intention était de dégager 2 ou 3 textes. Nous ne pensions pas aller au‑delà de quelques citations. Mais il a suffit que ce nom repasse en notre esprit, tout à l’heure, pour qu’il y prenne d’un coup toute la place et qu’il y soit évident que nous ne nous libérerions pas d’une chiquenaude de l’envoûtement qu’il y détermine…
Et pourquoi, après tout, ne nous abandonnerions‑nous pas à cet envoûtement et ne nous laisserions‑nous pas entraîner par ce sybarite du ciel, en une espèce de croisière d’agrément au travers des choses essentielles, croisière que tant d’autres — ne fût‑ce que les curés et les pasteurs qui encombrent nos églises — ne savent effectuer que larme à l’œil et bouche tordue.
Ce n’est évidemment pas de la vie de Maître Eckhart que nous allons nous occuper mais de sa pensée. Rappelons‑nous cependant qu’il naquit en Thuringe en 1260 et mourut en 1328… Entré chez les Dominicains à 18 ans (à 2 ans près), il devint prieur du couvent d’Erfurt vers la trentaine. Sa domination spirituelle, déjà, s’imposait.
Il vint à Paris en 1301 afin d’y conquérir des grades philosophiques. On se demande bien pourquoi et ce qu’il pouvait songer à en faire. Mais c’est ainsi… Il vécut, durant tout son séjour, au couvent de la rue Saint‑Jacques…
Un mystique, incontestablement, l’un des plus grands, mais — et il faut le constater dès le départ — de l’espèce métaphysicienne. Alors que d’autres (les Espagnols par exemple) poussent leurs recherches dans les voies de l’amour et du ravissement, il effectue les siennes, lui, dans les voies de la compréhension et de la contemplation.
Sainte Thérèse ou Saint Jean de la Croix travaillent sur l’affectivité et tombent assez fréquemment, il faut bien le dire, dans le “convulsif” et le morbide. Quelque chose d’impur et de fluctuant se mêle à leur pensée et à leurs extases. Souvent on les voit vaciller. Lui, jamais. Il demeure imperturbable, stable et sage, équilibré, “en harmonie”.
Est‑ce à supposer qu’il manque de sensibilité et d’amour ? Certainement pas. Il en déborde. Mais “c’est en place”. L’amour a cessé d’être pour lui une succession de tourbillons. Il est devenu un océan paisible pour cette raison que, par‑delà les tourbillons, ses yeux demeurent fixés sur “l’élément” d’éternité, sur ce dont sont faits les remous et les vagues, sur “ce qui ne passe pas”.
De là sa sérénité, étrangement proche de celle d’un Saint François d’Assise qui, lui aussi, d’ailleurs, voyait et vivait le permanent. Mais n’allons pas si vite. Contentons‑nous pour l’instant de situer notre personnage en ses perspectives premières :
Un spéculatif de la lignée platonicienne et qui, effectivement des mieux doués, fut à même de comprendre le message du Christ en sa totalité et de ne se laisser en aucun cas déporter par des mouvements “limitatifs” de la sensibilité…
Soyons plus clairs :
Les états sentimentaux pour lui, ne pouvaient pas avoir plus d’existence propre que n’en ont les tourbillons ou les vagues. Il n’en tenait par conséquent pas compte, non par incapacité de percevoir et connaître l’amour, mais justement — et au contraire — parce qu’il en possédait une vision aussi claire et constante que celle de l’océan…
Nous allons d’abord voir le Système.
Nous verrons ensuite l’ascèse.
Série CONFORT no 5 bis
LE SYSTÈME DE MAÎTRE ECKART
“DIEU EST :
L’Être,
L’Unique Substance sans quoi et hors de quoi il n’est point de réalité.
Dieu est tout et rien n’est que par lui.
Dieu seul est
etc.… etc.…”
Ceci peut paraître byzantin. Et l’on pourrait se demander à quoi rime ce luxe de définitions qui tournent en rond. Et nous n’en sommes qu’au commencement. Car il ne suffit pas de se demander ce qu’est Dieu. Encore faut‑il se poser la question de ce qu’il n’est pas.
Or, ayant posé la question, Maître Eckhart s’empresse de répondre :
“Il n’est pas l’être suprême”…
Voit‑on pourquoi ?
Parce que s’il était l’être suprême, il ne serait pas
L’Unique…
Ceci impliquerait l’existence d’une hiérarchie et signifierait qu’il existe, au‑dessous de lui, une ou plusieurs séries d’autres êtres, ce qui n’est pas…
Ce qui n’est pas et ne saurait être du moment qu’il est l’être absolu, total…
…Et que l’on ne saurait dire davantage que le reste n’est que contingence et apparence, puisqu’il ne saurait y avoir de reste…
…Ou que, s’il y avait un reste, ce ne pourrait être que lui…
Maître Eckhart prendra‑t‑il à son compte la vieille et sacro‑sainte formule : ”Dieu est celui qui est ?”… Oui et non. Comment pourrait‑il l’adopter sans la modifier ? Alors, il la reprend en lui ajoutant un mot, le mot seul, et cela donne :
“Dieu est celui seul qui est.”
Nuance ?
Oui, justement. L’une de ces nuances qui surclassent Les abîmes et font que les Christ, à l’occasion, récusent les prêtres et leur dénient tout droit de parler au nom de Celui seul qui est…
Il est une plaisante remarque que l’on doit faire au passage :
À partir du moment où l’on accepte les positions de Maître Eckhart et où l’on prend place à son côté en cette bagarre théologique — car c’en est une — ne peut‑on pas aussi bien définir Dieu, tout simplement, de la façon suivante :
“CE QUI EST ?”
Et c’est cette dernière formule, nous ne tarderons pas à le voir, qui est justement la plus solide et la plus complète, la seule qui réponde à tout…
( Et le confort spirituel en tout cela ? Que l’on se donne patience. Nous sommes en train de remuer le “terreau” d’où il sortira…)
Reprenons :
Dieu, donc, est ce qui est…
Il est activité et pensée, dit Maître Eckhart qui ajoute incontinent : et en Lui activité et pensée se confondent…
Or, ceci étant posé, que répondrons‑nous à la question de savoir — et c’est important théologiquement — ce qu’est la « divinité » ou, en allant plus loin encore vers le fond du fond, la « déité » ?
Eckhart répondra pour nous :
« C’EST L’ÉTERNELLE ET PROFONDE OBSCURITÉ OU DIEU EST INCONNU À LUI‑MÊME, LE FOND SIMPLE ET IMMUABLE DE L’ÊTRE DIVIN… »
À partir d’ici, et aussi longtemps qu’il y aura des guillemets, nous donnerons un abrégé analytique, aussi strict et condensé que nous le pourrons, des textes de Maître Eckhart qui sont entre nos mains.
(Ce compendium sera certainement la partie la plus abrupte et désertique de notre route. Les oasis viendront après. Que l’on ne se décourage pas et même que l’on s’évertue à quelque peu méditer sur les thèmes inclus. Ils sont d’une nature telle que la pensée s’en trouve automatiquement vivifiée dans ses plus lointains prolongements, ainsi que dans ses moindres replis…)
“DIEU
“C’est la divinité qui,
“Par un acte de sa nature,
“Un acte nécessaire
“Se manifeste (en se différenciant)
“Par le monde en qui
“ELLE prend conscience d’ELLE‑MÊME…
“En Dieu, l’être et la pensée sont identiques,
“Et s’il pense,
“Ne pouvant penser que LUI‑MÊME
“Il s’extériorise en se prenant
“Lui‑même
“Comme OBJET”…
Série CONFORT no 6
“Toute distinction que nous établissons entre DIVINITÉ et DIEU est illusoire du fait que notre compréhension, comme éventuellement notre analyse, s’exerce dans le temps…
“En effet, se peut‑il qu’il y ait en Dieu autre chose qu’un ÉTERNEL PRÉSENT ?
“Si Dieu ne se manifestait par la multiplicité universelle en quoi il se reflète, existerait‑il ? Et qu’est donc sa PRISE DE CONSCIENCE, sinon sa puissance d’être ?
“Éternellement il se concentre et se multiplie. Éternellement il se multiplie et concentre. Éternellement, par là même, il inspire à toutes les créatures le désir d’une semblable réalisation, c’est‑à‑dire le désir de se fondre en lui et de retrouver, avec lui et en lui, en retournant au point d’origine, le repos divin.
“Or, ce mouvement que nous percevons par tronçons en flux et reflux, en réalité n’est qu’un et se résout ou confond en éternel présent.”
Ici, grosse histoire : comment en effet concilier cette version théologique avec les affirmations de l’Église ?
Voici la réponse Eckhart :
“Dieu se pense lui‑même et ne peut penser que lui‑même puisque lui seul existe…
“Et cette pensée se manifeste en lui par et en un seul mouvement, par et en une seule parole, par et en un seul verbe,
QUI LUI EST NÉCESSAIREMENT IDENTIQUE…
“Ainsi le Père
Prononce éternellement le Verbe et
Engendre éternellement le Fils,
ET CE FILS EST DIEU
Puisque Dieu
ÉTANT TOUT
Ne peut prononcer et engendrer que lui‑même…”
Conséquence (et ici, Eckhart utilise les signes arithmétiques…)
“Père et fils = Père seul ou Fils seul…
Mais !
“Prononçant ce Verbe et engendrant ce Fils,
“Le Père fait surgir la Création tout entière,
“Laquelle ne peut être qu’identique au Fils, d’où il résulte :
– Que toutes créatures sont paroles de Dieu.
– Que ce que ma bouche dit et proclame, la pierre le dit et proclame également, ni plus ni moins que le Fils et le Père eux‑mêmes ou, plus justement, lui‑même…”
Ce petit jeu peut durer longtemps et cela devient du grand humour théologique :
“Dieu donc, nous engendre tous en qualité de Fils, mieux :
“Nous engendre tous en tant que lui‑même !
“Or, Dieu étant absolu ne peut demeurer en division. D’où il suit que la différence en laquelle il se reconnaît ne saurait être qu’une identité…”
“DIEU NE PEUT AIMER QUE LUI‑MÊME PUISQUE LUI SEUL EXISTE”…
Eckhart ne se préoccupait pratiquement pas du Christ en tant qu’incarnation ou personnage historique.
Il se contentait de tenir Jésus pour le plus pur et le plus grand des hommes que la terre ait porté, “celui en qui Dieu avait pris la plus haute conscience de lui‑même.”(Eckhart revient assez souvent sur ce sujet, et la nuance que nous indiquons n’est pas de nous bien entendu, mais de lui.)
Jésus donc, pour le prieur du couvent d’Erfurt, n’est pas le fils unique de Dieu, mais celui des fils de Dieu qui lui apparaît comme le plus admirable symbole ou comme le plus “admirablement représentatif” de l’identité des deux natures : la divine et l’humaine.
Or, que peut‑on penser de l’idée d’amour dont Jésus s’est fait le champion ?
Maître Eckhart ne se complique pas la vie — nous commençons à voir que ce n’est pas son genre — et il déclare en toute sérénité :
LA CONNAISSANCE EST LA BASE DE TOUT
ET NE SAURAIT AVOIR DE BUT QUE CELUI DE CONDUIRE LES ÂMES À L’UNION…
QUEL EN SERAIENT SANS CELA LE SENS ET LA “JUSTIFICATION” ?
TELLE, ELLE VAUT MIEUX QUE L’AMOUR, INCOMPARABLEMENT MIEUX…
CAR,
QUE PUIS‑JE FAIRE ET OÙ PUIS‑JE ALLER AVEC MON PUR AMOUR ?
JE RESTE “SUSPENDU” À LA PORTE…
L’AMOUR NE SERAIT‑IL PAS AVEUGLE SANS LA CONNAISSANCE ?
Il advint qu’on lui parlât des vertus unitives de l’amour, de la “fusion” en Dieu par l’amour. Il répliqua :
“COMMENT L’HOMME, FINI, POURRAIT‑IL SE FONDRE EN DIEU, INFINI ?
CETTE DISTINCTION NE SERAIT‑ELLE PAS UNE ERREUR ?
IL Y A DIEU ET L’HOMME, DITES‑VOUS ?
MAIS, SI CELA ÉTAIT, LES CRÉATURES NE BORNERAIENT‑ELLES PAS DIEU ?”
Conclusion :
Pas de fusion possible puisqu’il y a identité et unité. Par contre, possibilité de “connaître” cette réalité, ce qui nous conduira, non pas aux états extatiques qui sont fonctions de ce qu’on appelle l’amour, mais aux états contemplatifs qui résultent de la compréhension de ce qui est…
Allons‑nous réprouver, condamner, bannir l’amour ? Non point. Nous le récusons en tant que méthode de connaissance, car il ne nous apparaît pas comme un guide des plus sûrs. Mais nous l’appelons de tous nos vœux comme couronnement de nos efforts et signe de notre réussite.
“CONNAÎTRE DIEU C’EST D’ABORD SE CONNAÎTRE SOI‑MÊME, C’EST‑À‑DIRE DÉCOUVRIR DIEU EN SOI…
“ET C’EST DE CETTE RÉVÉLATION QUE NAÎT LA JOIE. LA JOIE ÉTANT L’AMOUR EN SON EXPRESSION BÉATIFIQUE.
“DE CETTE RÉVÉLATION QUI NE SAURAIT MIEUX SE DÉFINIR QUE DE LA FAÇON SUIVANTE :
“DIEU ET MOI, NOUS SOMMES UN DANS LA CONSCIENCE,
“ET SON “CONNAÎTRE” EST LE MIEN…”
Et voilà, à fort peu de choses près, croyons‑nous, tout le système de Maître Eckhart. On voit clairement en quoi il offusque, offense et gêne l’Église puisqu’il ne saurait rien admettre qui crée séparativité ou limitation, fut‑ce sous prétexte de servir de lien entre la créature et Dieu…
Comme s’il pouvait y avoir un lien entre les deux expressions d’une unité ?….
On peut même aller plus loin et dire :
Comme s’il n’y avait pas impiété et blasphème à impliquer séparation en ce qui n’a jamais fait qu’un ?
Nous avons vu le système,
voyons maintenant l’ascèse…
Série CONFORT no 7
L’ASCÈSE DE MAÎTRE ECKHART
Préventions ? Jeunes et macérations ? Cilice ? Prières et cantiques ?…. Rien de tout cela. C’est beaucoup plus simple, mais aussi impérieux, strict et irrémissible :
ABSTRACTION DE SOI
ET DÉTACHEMENT DES CRÉATURES…
Car les créatures et nous‑mêmes ne sont (ou ne sommes) qu’illusion et multiplicité, et qu’il faut tendre à l’unité…
“ÉCARTONS TOUS SES REFLETS, SI VIVANTS ET VARIES SOIENT‑ILS, POUR LE TROUVER, IMMOBILE, IMMUABLE ET UNIQUE AU PLUS INTIME DE NOUS‑MÊMES…”
Donc,
Abstraction de nous‑mêmes pour nous arracher au monde extérieur (nous‑mêmes faisant partie du monde extérieur, ce que l’on oublie trop souvent) et concentration sur Dieu par étude et connaissance de soi…
Il s’agit, pour Eckhart comme pour pas mal d’autres mystiques, de parvenir à une espèce de mise en sommeil ou en disponibilité des sens. Mais l’une des conséquences qu’il en tire est assez inattendue, du point de vue général en tout cas. “Pourquoi sommes nous tellement attacher à la beauté des chants et des églises ? Dit‑il. Cela ne peut que nous détourner du meilleur…
Il y a plus grave… En effet, il étend sa réticence aux prières, et aux sacrements mêmes, dont “Seule notre ferveur ajoute‑t‑il, fait la valeur réelle”…
Résumons :
Alors que la plupart des mystiques partent de la foi a priori et cheminent au travers de l’espérance et de l’amour pour aboutir à l’extase, la sienne part de la pensée, chemine au travers de l’intuition et de la recherche, pour aboutir à la connaissance, à la contemplation et à la joie…
Sans doute saisirons‑nous mieux la particularité du système Eckhart par opposition aux systèmes habituels, ceux, par exemple, que l’Église approuve sans réserve : Saint Benoît, Saint Ignace, Sainte Thérèse (d’Avila), Saint Jean de la Croix, etc.
Pour tous ces derniers, s’inclure à Dieu et se poser soi‑même en objet de contemplation (ou d’adoration ce qui revient au même) est par définition l’acte d’orgueil le plus, abominable, le plus diabolique qui soit…
Or, que dit Maître Eckhart ?
“L’ÊTRE DE DIEU EST MA VIE, MAIS MA VIE EST L’ÊTRE DE DIEU…
IL FAUT DONC QUE LA NATURE DE DIEU SOIT MA PROPRE NATURE…
TOUT CE QUI, EN CE BAS MONDE, EST DIVISÉ PAR L’HOMME
EN RÉALITÉS DISTINCTES, S’UNIT DÈS QUE L’ÂME S’ÉLÈVE JUSQU’À UNE VIE INTÉRIEURE QUI EXCLUT LES CONTRAIRES…”
On voit bien, par opposition, ce qu’impliquent nécessairement de telles “nuances” de pensées. Il n’est question dans Sainte Thérèse, par exemple, que d’extases, de visions et de ravissements…
Est‑ce que cela peut exister selon Maître Eckhart ?
Pour lui :
“Toutes visions sont imaginaires et ne peuvent résulter que du dédoublement de l’âme, qui projette ce qu’elle désire…”
…“Qui rêve de découvrir un autre monde sensible afin de remplacer celui qu’elle souhaite quitter, et qui le découvre, en effet,
EN LE CRÉANT DE TOUTES PIÈCES, C’EST‑À‑DIRE EN CRÉANT D’ABSURDES PHANTASMES QU’IL Y A LIEU DE DÉPASSER…”
Comment alors parvenir au vrai ?
Voici la recette :
Il suffit pour y réussir (ce “il suffit” est admirable n’est‑ce pas ?) de supprimer les obstacles qui empêchent de voir ou d’entrevoir l’IDENTITÉ, c’est‑à‑dire le temps, l’espace, la matière, la vanité, l’orgueil, la “séparativité” etc.… en un mot, le “moi” et ce qui le constitue ou entretient,
car…
“LÀ OÙ FINIT LA CRÉATURE LIMITATIVE
COMMENCE L’ÊTRE DE DIEU…”
Et Maître Eckhart d’ajouter :
“Cette suppression doit être absolue. Toute représentation de soi‑même et même de Dieu la limite”…
Pensera‑t‑on qu’il y a en tout cela bien des obscurités. Disons plutôt : des subtilités, plus exactement : des notions inhabituelles.
Mais voici la clé du système ; Maître Eckhart nous la donne en une seule phrase :
“JE PRIE DIEU QU’IL ME RENDE QUITTE DE LUI‑MÊME
CAR L’ÊTRE SANS ÊTRE, L’ABSOLU,
EST AU‑DESSUS DE DIEU, AU‑DESSUS DE TOUTES DIFFÉRENCES PERSONNELLES…”
Je suppose que la traduction dont je dispose n’est pas excellente, et qu’il aurait été plus conforme à la pensée de Maître Eckhart d’écrire : au‑dessus de toutes différences de “personnalisation” plutôt que “personnelles”.
Et que l’on veuille bien prendre garde à de que voici, qui est considérable :
Nous avons fréquemment recours, en nos propos unitistes à la notion de conscience et nous admettons volontiers que rien n’est au‑dessus de la conscience telle que nous la concevons, de la “pure conscience” que nous accordons à reconnaître pour “essence” ou mieux : pour condition de l’Univers de Dieu…
Soit. Et sans doute n’y a‑t‑il pas, humainement, beaucoup de moyens d’aller aussi loin et de grimper aussi haut dans les abîmes célestes.
Mais ne faut‑il pas que l’on sache parfaitement, et que jamais l’on n’oublie, que notre notion de ce que nous appelons la “pure conscience” est aussi limitative que n’importe quelle autre notion ?…. Peut‑être me ferais‑je mieux comprendre en procédant par tranches et en partant d’un peu plus loin…
Voici :
J’admets la pure conscience comme condition, essence, êtreté et déité fondamentale et sine qua non de tout ce qui est. Dieu compris. Parfait. Mais dès lors que je l’admets et que j’y pense, dès lors que je crois l’appréhender, que devient‑elle pour moi, qu’est‑elle pour moi ? Une pensée, évidemment, et une pensée qui me dérobe ce que je crois saisir, un écran que je pose fatalement entre “cela” et moi…
Pourquoi ?
Mais tout simplement parce que la pensée n’est pas ce qu’elle représente, définit et circonscrit, parce que la pensée n’est pas la chose, et que je suis ainsi fait que toujours, je prends pour la chose la représentation que je m’en fais…
Je me trouve en face d’un arbre et je me dis : « je suis conscient de cet arbre. » Mais je sais pertinemment que l’idée que j’ai de cet arbre n’est pas l’arbre lui‑même… Ici, pas de question. Tout est correct, comme disent les philosophes anglais. Et je n’ai pratiquement aucun effort à faire pour me maintenir en cette “correction”.
Mais si je me trouve en présence d’une iniquité et soudain m’envahissent des pensées de “redressement et de réparation”, j’aurai déjà du mal à me défendre de croire que mes idées ou pensées de justice ne seront pas homologues et identiques à la justice elle‑même…
Et si je pense à la conscience, ne me sera‑t‑il pas à peu près impossible de m’enlever de l’esprit que mon idée, que ma perception, que ma notion de la conscience est alors la conscience elle‑même ?….
Voici encore, envisagé en une autre lumière, ce qu’il y a lieu de bien saisir :
Je prends conscience d’une chose et, pour que j’en prenne conscience, il faut évidemment que la conscience opère en moi. Et c’est effectivement ce qui se produit. La conscience a joué comme aurait pu le faire un puissant projecteur donnant un brusque éclair. J’ai vu. Et maintenant, je pense…
Attention !…. Je pense, donc mon esprit travaille et fonctionne sur des éléments divers impliquant mémoires, comparaisons rapports, associations d’idées etc. etc.…MON ESPRIT FONCTIONNE SUR DES ÉLÉMENTS QUI S’ÉCOULENT, QUI S’ENFONCENT DANS LE PASSÉ, QUI SONT DÉJÀ DU PASSE…
Mais voici que je prends conscience d’une autre chose. Nouveau coup de phare. Nouvelle perception. Je vois…
Attention ! Attention ! Je dis : “je vois” et c’est “j’ai vu” que je devrais dire…
J’ai pris conscience grâce au coup de phare surgi de je ne sais où et donné par je ne sais qui. La lumière s’est éteinte. Mais, du fait que je pense, je crois que la lumière du phare est encore là et par conséquent que la conscience subsiste en moi en son état pur, alors qu’elle ne subsiste qu’en son état de réfraction : exactement comme subsistent en moi les images perçues la veille ou 10 ans plus tôt…
Je disais :
Oui, mais je suis tout de même conscient de ces images.
Maître Eckhart répond :
Oui, si l’on veut… Mais quel rapport ces images, qui ne sont que des souvenirs, peuvent‑elles bien avoir avec la réalité, et surtout, quel rapport la pensée ou l’idée que vous avez de la conscience peut‑elle bien avoir avec la conscience en sa réalité ?
Et voici que par ce cheminement nous arrivons en plein milieu du système Rosicrucien Unitiste, ou si l’on préfère, du système christique originel… Au plein milieu de ce système dont ne veulent pas les Églises catholiques et protestantes officielles — pour des raisons sociales et non théologiques — mais qui cadre avec toutes les paroles et tout l’enseignement du Maître de Nazareth.
Jésus parle de Dieu. Mais il parle surtout du Père, entendons : du Principe et de l’Esprit…
Dieu, en cette conception le Dieu que nous appréhendons est une manifestation de l’Esprit ou du Principe. Comme tel, rien ne saurait valablement s’opposer à ce qu’il soit “personnalisé” comme le veut l’Église Catholique, ou définit par l’homme.
Mais n’y a‑t‑il rien au‑delà de ce Dieu ? Si justement Le Principe, l’Esprit… Ou “Cela”, la Pure Conscience etc. etc.… Toutes choses strictement indéfinissables, sans quoi nous ne serions pas (et Dieu ou les dieux pas davantage que nous), mais qui échappent à toutes nos dimensions, aussi bien à celles de l’intelligence que de la matière, toutes choses que l’on peut rassembler en un même mot, ou bien entre elles par ce mot : l’être, non pas celui qui est, comme dit Eckhart, mais Ce qui est…
Ceci, dans la pensée de Eckhart — nous voulons dire cet ensemble de conceptions — peut et doit logiquement nous amener à quelle recherche, c’est‑à‑dire à quelle recherche fondamentale ?
À la recherche de l’union permanente, de la perception constante, de la sensation perpétuelle, non pas de Dieu mais du Principe, de l’Esprit, de la Puissance ou potentialité "déifiante et déificatrice" de l’être en soi ou de l’êtreté en action, bref de ce qui est…
Oui, de “ce qui est” en son éternelle et nécessaire activité…
“En l’homme comme en Dieu en son Principe, le repos doit engendrer le mouvement en son sein même…
“Si le Principe “s’engourdissait” en une contemplation immobile, l’Univers s’évanouirait, cet Univers en qui le Principe prend conscience de lui‑même…
“L’âme de l’Univers et les âmes, toutes les âmes s’évanouiraient également, cette âme et ces âmes en qui le Principe s’aime, éprouvant le processus trinitaire de la merveilleuse création :
Père, Fils,… Amour…
Série CONFORT no 8
“Arrêtez ! Arrêtez !” m’écrit l’un des membres de nos groupes, “tout ceci devient de plus en plus vertigineux et je ne sais plus, lorsque je m’applique à y penser, si ma tête est en haut en bas, d’aplomb ou de travers !”…
Tout ce travail, nous le faisons justement pour apprendre à toujours maintenir notre tête pointée vers le haut. Et s’il advient “en nous appliquant à y penser”, de ne plus savoir si elle est “d’aplomb ou de travers”, c’est parce que nous accédons à une conscience que nous ne possédions pas auparavant.
Cette incertitude témoigne d’un progrès. Elle est celle de l’homme qui, n’ayant pas jusqu’alors conçu qu’il voyait “tangentiellement” commence à s’interroger sur ses capacités de les voir enfin “dans l’axe”. Et il faut en passer par là si l’on souhaite toucher au réel…
Au surplus, puisque nous avons entrepris d’inventorier et de résumer le système de Maître Eckhart, il faut bien que nous allions jusqu’au bout. Commencer comporte au moins une obligation : celle de finir. Nous n’en avons d’ailleurs plus pour longtemps. Mais, que nous le voulions ou pas, notre auteur va nous entraîner vers plus vertigineux encore. Essayons de le suivre sur le fil qu’il tend au‑dessus des abîmes, des abîmes qu’il faut franchir si l’on veut conquérir l’absolu, en nous disant que tout doit être payé en ce monde, y compris les chances que l’on peut précisément avoir, de connaître ces abîmes dans lesquels la plupart des hommes disparaissent à jamais sans même les avoir soupçonnés…
Eckhart précise ainsi sa conception :
“L’opération” divine est au‑delà de toutes catégories de temps et d’espace, au‑delà de toutes catégories “du” temps et de l’espace…
“ELLE SE RÉVÈLE ÉTERNELLEMENT UNE…
“ET L’HOMME, PAR L’UNION DIVINE (ou par l’union à DIEU) BRISE LES LIMITES (ou les limitations) DU CORPS,
“S’OPPOSANT (ou échappant) AINSI À LA GAINE(1) DE MINUTES, DE MOIS ET D’ANNÉES DANS LAQUELLE IL GLISSE AU SEIN DE LA DURÉE…"
(1) Le mot peut surprendre, mais il est exactement traduit du texte même de Maître Eckhart.
On le voit, Maître Eckhart n’avait pas attendu Albert Einstein pour poser la relativité…
Il ne la posait pas scientifiquement, soit.
Il la posait tout de même, et avec autant, sinon plus de rigueur.
Mieux : il la touchait, la sentait, la vivait… Combien de savants qui en utilisent actuellement les formules peuvent en dire autant ?….
Pour eux, elle n’est qu’un concept de l’ordre algébrique, qu’un instrument que l’on utilise dans des conditions données pour résoudre des problèmes que résoudrait aussi bien (sinon mieux) n’importe quelle machine électronique…
Pour Maître Eckhart, elle était une réalité sensible une constatation comportant en elle‑même sa compréhension et ses vertus explicatives… Or, pour combien de savants est‑elle autre chose qu’une série de définitions chiffrées, de symboles sans aucune consistance vivante, d’équations comparables à des étiquettes sans flacons.
Eckhart, par ailleurs, ne se soucie pas particulièrement de la relativité qu’il perçoit si parfaitement.
Il la constate, exactement comme l’on constate un fait patent — la lumière du soleil par exemple — et il poursuit son petit bonhomme de chemin pour déclarer, sans plus d’émoi :
“DIEU N’A QU’UN FILS, ET, CE FILS, C’EST NOUS…
“PERE, FILS ET ÂME (ou amour, ou création, ou homme etc.) NE FONT QU’UN EN PRÉSENT INDÉFINI…”
Et voici comment il nous apparaît que l’on peut établir le compendium du système de Maître Eckhart en toute exactitude :
“DANS LE PRINCIPE,
DONT JE SUIS PARTIE INTÉGRANTE
JE ME SUIS PENSÉ MOI‑MÊME
J’AI VOULU MOI‑MÊME PRODUIRE CET HOMME QUE JE SUIS…
“JE SUIS MA PROPRE CAUSE”
“ D’APRÈS MON ESSENCE, QUI EST ÉTERNELLE
COMME D’APRÈS MON APPARITION DANS LE TEMPS,
CE QUE J’AI ÉTÉ DANS L’ÉTERNITÉ,
JE LE SUIS MAINTENANT,
ET JE LE DEMEURERAI À JAMAIS,
TANDIS QUE CE QUE JE SUIS DANS LE TEMPS
PASSERA ET SERA ANÉANTI AVEC LE TEMPS LUI‑MÊME…”
“ DANS L’ACTE. DE MA NAISSANCE ÉTERNELLE,
TOUTES CHOSES ONT ÉTÉ ENGENDRÉES AVEC MOI
ET JE SUIS DEVENU LA CAUSE DE MOI‑MÊME
ET DE TOUT LE RESTE
SI JE LE VOULAIS,
JE NE SERAIS PAS ENCORE,
NI MOI
NI TOUT
NI RIEN…”
“ SI JE N’ÉTAIS PAS,
DIEU NE SERAIT PAS…”
“ L’ ÂME SAIT QU’ÉTANT EN DIEU DE TOUTE ÉTERNITÉ, ELLE A AGI AVEC DIEU DÈS L’ORIGINE DES CHOSES”.
“COMME DIEU LUI‑MÊME, SORTIE DE LA DÉITÉ, L’ÂME DOIT RENTRER DANS LA DÉITÉ.”
On saisit parfaitement ici le nœud du système : Au‑delà de Dieu en trois personnes (du démiurge si l’on préfère) il existe “quelque chose” d’absolument insaisissable et indéfinissable pour nous, une divinité ou “êtreté” antérieure à. Dieu, une “simplicité infinie”, une “abstraction dernière”, Saint Jean de la Croix disait : “une simplicité lumineuse et dévorante”…
De tels mots sont des mots d’amants ou de poètes. Ils ne correspondent à rien de rationnel, ce qui ne veut pas dire qu’ils soient absurdes et ne correspondent à rien du tout, car enfin, pourquoi ne correspondraient‑ils pas à ce qui dépasse le rationnel ?)
“L’ ÂME PENSE COMME DIEU :
LA CRÉATION EST SON VERBE
L’AMOUR EST SON SAINT‑ESPRIT
L’OPÉRATION DE LA TRINITÉ EST EN ELLE
COMME ELLE EST EN DIEU…”
Georges Saint‑Bonnet
« Méthode Unististe » série Confort
(Cours N° 5, 5bis, 6, 7, 8)
Thèmes : Lucidité — Conscience