La vie intérieure
Imagination, détachement et amour : accéder au cœur et à l’âme
“J’ai bien peur que ma vie intérieure, m’écrit quelqu’un, soit uniquement imaginative.”
Pourquoi peur ?
On ne peut rien imaginer qui ne soit réel. L’imagination est un sens, un instrument de perception. Et si ce qu’elle nous permet de percevoir nous paraît manquer de consistance au début manquer de “réalité” — c’est qu’elle ne perçoit pas assez. Il n’est que de continuer. Peu à peu, la réalité des choses perçues s’imposera d’elle‑même.
Imaginons, imaginons sciemment, délibérément, systématiquement, mais raisonnablement, et en un sens bien déterminé et choisi. Si nous imaginons dans le sens ciel, nous finirons par percevoir le ciel. Si nous imaginons dans le sens enfer, nous finirons par percevoir l’enfer, car l’enfer est une réalité, lui aussi. Et si nous n’imaginons pas raisonnablement, sans nous bien contrôler et tenir en main, ce ne sont pas des surcroîts de sagesse et de joie que nous attirerons à nous, mais des surcroîts de délires et de peines.
Prenons pour exemple un homme qui incline aux croyances religieuses. Un instinct de Dieu est en lui, instinct qui lui fait prépercevoir la réalité de Dieu. Prépercevoir seulement. Il ne saisit Dieu que comme un vague reflet. Mais qu’il imagine Dieu comme une réalité, en se disant que le reflet implique la réalité comme l’ombre implique la chose, et la réalité de Dieu lui apparaîtra tôt ou tard, en même temps que ses rapports avec lui, ses rapports de créature à Créateur, de soutenu à Soutenant. Ces rapports lui deviendront de plus en plus sensibles et, finalement seront pour lui ce qu’il y aura de plus tangible au monde. Et deux phénomènes principaux seront dès lors à considérer :
- Cet homme verra passer au second plan tous les rapports qu’il aura, par ailleurs, dans le monde, il se détachera des êtres et des choses…
- Mais sans devenir indifférent pour cela, au contraire. Car nul ne peut prendre conscience de ses rapports avec Dieu sans qu’un esprit d’amour n’apparaisse et grandisse en lui.
Une observation importante est à faire, ici, à ce propos : Ce qui détermine l’intensité de notre attachement aux choses de ce monde, c’est l’égoïsme. Nous tenons à nos affections et à nos biens avec une violence qui est en raison directe de notre avidité, de notre besoin de possession. Mais à mesure que croît en nous l’esprit d’amour qui incite au don de soi et en crée la nécessité, nous nous détachons des êtres considérés comme des proies. Nous nous mettons à les aimer pour eux, pour les aider et les servir selon la volonté divine, et non plus pour nous, pour nous en servir selon nos désirs propres. Il s’agit donc d’un détachement qui n’aboutit en rien à l’indifférence, d’un détachement qui n’est pas abandon des êtres et des choses, mais abandon des éléments bas de la personnalité.
Imaginer, donc, et bien imaginer… Soit. Mais comment ?
Voici ce que nous conseilleront certains soufis des écoles modernes :
“Imagine Dieu comme Père, comme Créateur, comme Juge, comme celui qui pardonne, comme Ami, comme Bien‑Aimé…”
“La réponse est que dans chaque circonstance de la vie tu dois donner à Dieu la place que le moment réclame.”
“Quand tu es broyé par l’injustice, regarde Dieu, c’est‑à‑dire la Perfection de Justice, et tu ne seras plus agité, et ton cœur ne sera plus tourmenté car il se consolera avec la justice d’en haut.”
“Place le Dieu juste devant toi, et, de ce fait, tu apprendras la justice.”
“Le sens de la justice s’éveillera dans ton cœur, et tu verras toutes choses en une lumière complètement différente.”
“Quand tu es broyé par la froideur du monde et te sens orphelin, pense qu’il y a en Dieu un père et une mère.”
“La maternité et la paternité de Dieu, voilà la seule réelle parenté. La mère et le père terrestres reflètent seulement une lueur de cet amour paternel et maternel qui est entier et dans sa pleine perfection en Dieu. Alors tu verras que Dieu peut pardonner plus encore et mieux que les parents pardonnent à l’enfant qui a commis une faute. Tu sentiras alors la tendresse, la bonté, la protection, l’appui, la sympathie viennent de tous côtés.”
“Et tu apprendras à percevoir que tout cela vient de Dieu qui est à la fois le Père et la Mère de tous.”
“L’homme qui a réalisé Dieu comme un ami n’est jamais seul dans le monde.”
“Las plus dans ce monde‑ci que dans l’autre.”
“Il a toujours un ami, un ami dans la foule, un ami dans la solitude.”
“Et combien est heureux celui dont le Bien‑Aimé n’est jamais absent, car toute la tragédie de la vie est l’absence du Bien‑Aimé.”
“La vie intérieure ne consiste pas à fermer les yeux et à regarder intérieurement.”
“La vie intérieure est de regarder aussi bien extérieurement qu’intérieurement et à retrouver partout son Bien‑Aimé.”
“Mais Dieu ne peut pas devenir le Bien‑Aimé tant que l’élément d’amour n’est pas suffisamment éveillé. Celui qui hait son ennemi et aime son ami, celui‑là ne peut pas appeler Dieu son Bien‑Aimé car il ne connaît pas Dieu.”
Quand l’amour arrive à sa plénitude, alors il regarde son ami avec affection et son ennemi avec mansuétude, l’étranger avec sympathie*.”
“L’amour est ainsi exprimé en tous ses aspects lorsqu’il atteint sa plénitude, et c’est la plénitude de l’amour qui mérite d’être offerte à Dieu. C’est à ce moment que l’homme reconnaît en Dieu son Bien‑Aimé, son idéal, et ainsi, quoiqu’il s’élève au‑dessus de l’étroite affection de ce monde, il est réellement celui qui sait aimer son ami. C’est celui qui aime Dieu qui connaît l’amour quand il s’élève à ce degré de la plénitude de l’Amour.”
Toutes les images dont se sert la littérature Soufi en langage persan, écrite par les grands poètes tels que Rumi, Hafiz et Jami, représentent la relation entre l’homme comme être aimant, Dieu comme Bien‑Aimé.
“Quand le lecteur le comprend et quand il a développé en lui ce sentiment, alors il voit quels tableaux les mystiques ont faits et à quel accord leur cœur a été harmonisé.”
“Il n’est pas facile de développer dans le cœur l’amour de Dieu, parce que si on ne voit pas, ou qu’on ne réalise pas l’objet de l’amour, on ne peut pas aimer.
Dieu doit devenir tangible pour qu’on puisse l’aimer.
Dès qu’on a atteint à l'amour de Dieu, on a vraiment commencé son voyage sur le chemin de la spiritualité”.
“L’état de la personne vivant la vie intérieure devient semblable à celle d’une grande personne parmi beaucoup d’enfants”.
“Mais pour celui qui arrive à la plénitude de la vie intérieure, c’est une grande joie de se mêler aux êtres humains qui l’entourent ; joie comparable à celle des parents jouant avec leurs enfants ; les meilleurs moments de leur vie sont ceux où ils se sentent comme des enfants, au milieu de leurs enfants en prenant part à leurs jeux.”
“Les parents bons et tendres ne laissent pas soupçonner à leurs enfants que les jeux qu’ils proposent les ennuient et ne leur laissent pas sentir qu’ils sont supérieurs. Ils jouent au contraire avec leurs enfants avec entrain et ils sont heureux car le bonheur des enfants est le leur aussi”.
“Telle est la conduite de l’homme qui vit la vie intérieure, et c’est pour cette raison qu’il s’accorde et s’harmonise avec les personnes de tous degrés d’évolution, quelles que soient leurs idées, quelle que soit la manière dont s’exprime leur enthousiasme religieux. Il ne dit pas :
Je suis bien plus avancé que vous ne l’êtes et me mettre à votre niveau, ce serait rétrograder”.
“Celui qui est arrivé à ce point ne peut jamais retourner en arrière ; mais, au contraire, en se mettant à leur niveau, il les entraîne en avant avec lui ; s’il avançait seul, il aurait le sentiment qu’il fuit son devoir envers ses semblables. C’est la cruche vide qui résonne quand on la cogne, la cruche pleine d’eau ne rend aucun son, elle est silencieuse et muette.”
" Ainsi, celui qui possède une forte vie intérieure — le sage — ne se sent‑il pas malheureux de vivre dans le monde. C’est celui qui se croit supérieur et qui regarde le monde avec mépris qui est malheureux. Il ne sait pas qu’il y a pour chaque âme une enfance, une jeunesse et une maturité, et que le bonheur consiste à collaborer de tout son cœur à cette évolution, en soi et hors de soi, la base et le moteur se trouvant dans le labeur qu’on effectue en soi.”
Une âme est toujours d’autant plus humble qu’elle est plus élevée.
Il y a une vanité du savoir spirituel, c’est exact, et cette vanité est la pire de toutes, car elle cloue sur place celui qui l’éprouve. Dès lors, et aussi longtemps que cette vanité subsiste, tout est fini pour lui. Il ne peut plus avancer.
Il n’est pas question pour l’homme de devenir un ange, car un ange ne peut rien faire ici‑bas. La question, pour l’homme, est d’œuvrer en homme, tout simplement, dans le sens voulu par Dieu.
Accéder à la vie intérieure, c’est être sur deux plans à la fois, c’est vivre en même temps — et harmonieusement — dans le bruit et le silence, l’immobilité et le mouvement, la foule et la solitude.
Posséder la vie intérieure, c’est vivre en même temps par le corps, par le cœur et par l’âme, mais pas comme le font les amoureux, par exemple, dans l’ivresse de leurs transports. Vivre par le cœur sur le plan et dans l’univers du Cœur. Vivre par l’âme sur le plan et dans l’univers de l’Âme.
Il faut donc, pour parvenir à cette vie, posséder la conscience de son cœur et la conscience de son âme. Il faut donc avoir brisé les liens qui nous retiennent dans la prison, dans les limites de nos corps, à quoi nous rapportons toutes choses avec nos mécanisations philosophiques.
“Quand l’homme vit prisonnier de son corps, limité par ce corps, il ne peut sentir une chose qu’en la touchant, il ne peut voir qu’en regardant par ses yeux ; il ne peut entendre que par ses oreilles. Et combien peu de choses peuvent entendre les oreilles et voir les yeux ?”
“Toute cette expérience obtenue par les sens extérieurs est limitée. Quand l’homme vit dans ces limites, il ne connaît pas l’autre partie de son être, qui est bien plus élevée, plus merveilleuse, plus vivante et plus exaltée.”
“Une fois qu’il sait cela, son corps devient son instrument, car il vit dans son cœur ; ensuite, plus tard il avance et il vit dans son âme. Il fait expérience de la vie indépendamment de son corps, c’est ce qui s’appelle la vie intérieure.”
“Une fois que l’homme a expérimenté la vie intérieure, la frayeur de la mort a expiré en lui, parce qu’il sait que son corps mourra et non pas son être intérieur. Une fois qu’il commence à réaliser la vie dans son cœur et dans son âme, il considère son corps comme un vêtement.”
“Si le vêtement est vieux, il le met de côté et en prend un nouveau, car son être ne dépend pas de son vêtement.”
“La crainte de la mort dure jusqu’à ce que l’homme ait réalisé que son véritable être ne dépend pas de son corps.”
Georges Saint‑Bonnet
« Méthode Unististe » série 1953
(Cours N° 33)
Thème : Amour