La vérité
Quand l’absolu divise et que le relatif éclaire
La notion de vérité, dès que l’on touche à ces sortes de choses, c’est la peste. Elle est comme une vaporisation d’ypérite. Elle empoisonne d’un coup l’atmosphère du ponant au couchant…
La vérité, dès que les hommes en parlent ou l’invoquent, s’enrobe pour eux d’une autre notion : celle d’absolu. Et c’est ce qui brouille tout, irrémédiablement…
Cela existe, la vérité absolue bien sûr, mais là‑haut, tout là‑haut, dans le non manifesté, ici bas, point. Tout est relatif, ici bas, et rien — y compris la vérité — ne peut être que relatif.
Mais trouvez‑moi un homme qui, convaincu qu’il est dans ce qu’il appelle le vrai, ne perde pas la notion nécessaire du relatif et ne soit pas du même coup convaincu de posséder LA VÉRITÉ ! De là tous les fanatismes, toutes les guerres civiles et la plupart des guerres tout court, toutes les haines et les luttes de classes ou de familles, voire même de ménages sans préjudice de la foule des imbécillités et des démences qui nous environnent.
Creusez un peu au centre de n’importe quoi, cherchez le fond des folies et des erreurs, des crimes, des coups de tête, des brutalités, des vengeances, des déceptions, de tout ce qui est humain en somme, y compris du mensonge, et vous découvrirez à la base, en dernier examen ou analyse : une illusion de vérité…
C’est toujours pour le bien que les hommes font le mal et pour la vérité qu’ils s’enfoncent dans l’erreur, pour ce qu’ils croient le bien. Pour ce qu’ils croient le vrai…
(Là encore nous retrouvons les fameuses paroles : ne jugez pas, n’ayez pas d'opinion…)
La vie et l’univers, a‑t‑on dit, sont des forêts d’illusions, et l’illusion est un arbre dont tous les fruits sont empoisonnés… Ne croyons pas ceux qui nous disent que l’on en vit, même s’ils se parent du titre de poète. Au bout de l’illusion, il y a toujours une culbute. Et le pire, le plus nocif des arbres à illusions, est indiscutablement celui que l’on nomme vérité, ou, en certains cas…: science. Que l’on se souvienne de l’aventure d’un certain Adam…
Je m’excuse d’insister, mais nul ne songera jamais trop à ce problème — qui est à la base de tous les conflits humains, répétons‑le, — et on n’y songera jamais trop pour son propre compte, en procédant à l’inventaire de sa sphère de pensée et de vie…
Il est banal de constater que la terre fut longtemps tenue pour plate et que prétendre qu’elle était ronde constituait une telle atteinte à la vérité que seule la mort du coupable pouvait remettre les choses en place.
Il est non moins banal de constater que le candidat à une licence de physique qui répondrait aujourd’hui, aux examinateurs, comme il eut fallu qu’il le fasse, il y a dix ans, serait immédiatement recalé. Mais il est assurément plus saisissant, sinon moins banal, de constater que les examinateurs d’aujourd’hui, comme ceux d’hier, sont incapables, dans l’ensemble, d’imaginer que leur vérité actuelle ne soit pas la véritable des véritables, la définitive. Pourquoi ? Mais tout simplement parce qu’elle ne va pas pour eux sans un sentiment d’absolu.
Il y a plus grave :
Chaque groupe humain, politiquement, professionnellement, socialement ou familialement a sa ou ses vérités propres et particulières et qui, fatalement, s’opposent à la ou aux vérités des autres groupes, clans, formations, syndicats etc. Et l’une de leurs vérités est celle‑ci :
Nous, nous sommes compréhensifs et tolérants. Ce sont les autres qui ne le sont pas…
Conclusion :
Contentons‑nous de nous observer et d’observer les autres le plus objectivement que nous le pouvons… Efforçons‑nous à la bonne foi…
Gardons‑nous de nous croire dans la vérité parce que nous nous éprouvons sincères…
Contrôlons, discernons, discriminons.
Soyons modérés,
Tolérants,
Et tâchons en toutes circonstances de faire preuve de probité d’esprit.
Georges Saint‑Bonnet
extrait du cours Méthode Unitiste série 1956 chapitre 17
Thème : Lucidité