La Prière comme chemin de reliance
Enseignement de Georges Saint‑Bonnet
MÉCANISME DE LA PRIÈRE
Un homme, un beau jour, se met à penser. Il pense, comme il peut, en fonction des chocs qu’il reçoit. Les chocs, ce sont la faim, le désir, c’est la peur. Tant qu’il ne pense qu’en fonction des chocs qu’il reçoit, ce n’est qu’un homme, c’est‑à‑dire un animal. S’il veut se dépasser un peu, il faut qu’il s’accroche à quelque chose de supérieur à lui‑même. Si nous voulons monter, il faut avoir une notion de ce qui peut nous aider à monter, donc de ce qui nous dépasse.
Il suffit, et c’est un avantage autant psychologique que métaphysique de se mettre dans la position du premier homme qui pria. Du fait qu’il a prié, il a conçu que quelque chose le dépassait. Il est tombé à genoux et il a demandé à plus puissant que lui.
Cette notion semble insignifiante. Mais, du fait que l’homme a réalisé ce dépassement, il a réalisé aussi sa petitesse, sa misère, son infirmité, sa limitation. Il s’est situé lui‑même à sa pauvre petite place de pauvre bougre. Il a posé l’Absolu, le Tout Grand, au regard de lui, tout petit, il a créé de lui, tout petit, à l’Absolu, une hiérarchie. Il a senti qu’il n’était qu’un homme. Il a pris conscience de lui, de son être. À partir de ce moment, l’homme a commencé d’être un homme. Avant, il n’était qu’une bête.
UTILITÉ DE LA PRIÈRE
Les gens qui prient et qui savent prier ont trouvé d’eux‑mêmes un certain durcissement. Ils ont trouvé quelque chose qui les renforce, qui les tonifie, et qui les porte. Quelque chose à quoi s’accrocher.
C'est peut‑être du vent, ou un écho. Car, comme disent certains, quand on prie Dieu, on ne prie que soi‑même. Ce qui est sûr, c’est que l’on tire de soi des richesses que sans ce « simulacre », cette « idiotie », on n’aurait pu tirer.
Pratiquement, les gens qui savent faire oraison ont gagné la partie. Ils ne sont plus seuls. Ils ont toujours un étai, une paire de béquilles. Comme dit Baudelaire, l’homme qui prie peut dormir tranquille, il a posé des sentinelles.
L'homme qui prie, ne prie pas la boue. Il prie une étoile. Cette étoile, peut‑être, n’existait pas, avant. Mais lui, l’homme qui l’a créée, pourra y accrocher sa charrette. Personnellement, cela m’est égal que l’homme tire Dieu de lui‑même et le fabrique, puisque je pose en thèse que Dieu et l’homme c’est pareil. Car si l’homme n’existait pas, Dieu n’existerait pas pour lui, et si l’homme existe, c’est parce que Dieu existe.
Ma métaphysique est donc simple, et d’aucuns la jugeront rudimentaire. Mais elle a un mérite. C’est celui de pouvoir être vécue. Quand l’homme prie, il tente d’échapper aux concepts, d’échapper à l’abstraction, pour vivre l’abstraction même.
On peut très bien concevoir que peut‑être un Dieu existe, qui est le support de l’univers, et que sans lui rien ne serait. Mais que peut nous apporter ce concept ? Il est mort. Du jour où nous éprouvons le besoin de prier, où nous sentons la possibilité de ce contact, nous avons donné vie au concept, et, à partir de ce moment, il devient réalité.
Vous connaissez les expériences faites avec l’encéphalographie. Un homme ne pense à rien de précis. L’appareil donne une ligne aux vibrations normales, largement ondulées. On demande au sujet de faire des multiplications. Les vibrations se rapprochent et donnent des courbes plus petites, plus serrées. Puis l’homme se met en état de prière. La ligne est droite. La concentration est totale.
Cela prouve que la prière est le meilleur moyen de concentration connu. L’homme qui prie se découvre lui‑même, parce qu’en s’accrochant au créateur, il s’accroche à lui‑même. Il établit un contact qui le densifie, qui le centre et le situe dans sa vérité foncière et fondamentale. Il se trouve en sa substance brute, en son essence.
Vous avez d’abord le tourbillon, l’oscillation. Un beau jour, vous trouvez le centre. Rien ne bouge plus. Vous avez l’état statique. L’homme, en état de prière, EST. Il a sa base en lui.
Il est sur un plan stable. Il peut juger des choses qui l’entourent. Il les voit. Il a établi une constante dans l’univers.
La prière est le meilleur moyen de dépassement, le meilleur moyen, si vous voulez, de trouver en nous les pentes utiles, les pentes par où notre pensée peut s’acheminer vers sa fin dernière, les pentes, pardonnez‑moi, je parle ici pour moi, les « pentes montantes ».
Si l’homme prie, c’est pour obtenir quelque chose. S’il prie bien, de l’Absolu, des forces vont lui venir. Et s’il prie assez, un beau jour, en cet homme va naître un être second.
En lui‑même, il va pouvoir assister à ce phénomène de la naissance, si vous voulez, d’une respiration nouvelle. À un moment donné, il se sentira respirer, disons, pour parler comme les Chrétiens, il se sentira vivre ou respirer Dieu, comme il se sent respirer l’air atmosphérique. L’être spirituel sera né. Et de même que l’être physique vit d’air qu’il absorbe par ses poumons, l’être spirituel vit d’une substance indéfinissable à notre plan, mais dont tous les mystiques affirment l’existence. La respiration spirituelle est quelque chose qui existe, comme il y a, d’ailleurs, une respiration intellectuelle et mentale. C’est ce que les Chrétiens appellent vivre en Dieu ou de Dieu.
LA PRIÈRE ET LES MOTS
L'état de prière commence à la seconde naissance. Tant que l’on prie, au sens ordinaire du mot, on est encore dans le baratin. Je vais vous dire toute ma pensée. Tant qu’on a besoin d’un support de mots pour prier, c’est qu’on n’a rien compris. Quand on arrive à cette notion de la nécessité d’un certain silence, c’est qu’on a enfin compris ce que dit le poète musulman : « Avant de parler, demande‑toi toujours si ce que tu vas dire vaut que tu troubles le silence ».
Le silence, c’est le non manifesté, le non conditionné. Le silence, c’est Dieu. Dans le silence, il y a toutes les possibilités de paroles. Le silence, c’est le verbe. À partir du moment où l’on formule, on entre dans les limitations.
Chaque fois que nous avons recours aux mots, même quand nous les comprenons, nous en sommes victimes après en avoir été dupes. Tous les mots mentent ; car aucun mot ne peut être un véhicule suffisamment près de l’idée même. Le mot est toujours une trahison.
Avec des mots, des gestes, des cérémonies, vous ferez de la magie. Cela ne sera jamais valable et bon d’une manière indiscutable. Ce sera toujours entaché de matérialité.
Les mots vibrent. Ils attirent du cosmos des vibrations qui ont leur valeur. Mais c’est de la magie. Et le mage ne sait pas toujours ce qu’il fait. Il attire des forces qui ne sont pas les siennes et les utilise. En cela il outrepasse son droit. Il prend une responsabilité considérable et risque de provoquer des chocs en retour dangereux.
LE SECRET DE LA PRIÈRE
Nous allons, si vous le voulez bien, terminer sur ce secret qui, comme tous les grands secrets ésotéristes, est simple, si simple !
Bien des gens vont chercher très loin, par tous les chemins de la magie. Eh bien, il suffit de se souvenir de ces deux éléments, magiques, si l’on veut, du creux et de la coupe.
Dieu, c’est la nature. Comme elle, il a horreur du vide. Faites le creux, il le remplira. Créez le désir, ce désir sera comblé par Dieu, s’il est pur, par les diables, s’il est impur.
Pour que la prière soit pure, il faut avoir oublié tout ce qui est charnel, égoïsme, matière. Il faut désirer, non plus pour soi, mais même pas pour les autres. Il faut désirer pour Dieu et se placer dans l’axe de sa volonté. Il faut vivre en Dieu, penser en Dieu, aimer en Dieu, souhaiter en Dieu. C’est terriblement difficile. C’est l’accomplissement de certains mystiques. Je ne pense personnellement pas que les plus grands qui aient vécu sur cette terre, à part Jésus, soient arrivés entièrement à cet état d’accomplissement.
Mais, même quand on n’est pas en état de prière, même quand on n’est pas, par le jeu de vibrations très ténues, relié d’une façon constante au plan qui nous dépasse, il y a un moyen presque physique.
Priez sur votre cœur, exactement comme le prêtre prie sur l’autel. Si le désir est pur et si le cœur est pur, vous serez toujours exaucés. Songez à ceci. L’imagination veut suivre le désir. Si le désir est pur, il sera pour vous visible, dans une sorte de nimbe lumineux. Le Christ disait : « Si vous demandez une chose selon moi, pensez que vous l’avez reçue et vous l’aurez ». Vous l’aurez, pourquoi ? Parce que vous l’aurez imaginé dans une pureté telle que la correspondance ira jusqu’aux plans les plus hauts de l’astral. Là‑haut vous aurez créé le négatif, et le positif se formera de lui‑même.
J'entends bien que si l’opération réussit, nous nous trouvons en présence de ce que l’on appelle un miracle. Il y a toujours des gens pour douter de ces miracles, si certains soient‑ils, et même d’autant plus qu’ils sont plus certains. Car si le fait est certain, tangible, matériel, indiscutable, on pourra toujours l’expliquer avec des moyens d’homme, avec des raisonnements humains. Seuls sont sensibles aux miracles ceux qui ont longtemps œuvré dans la voie de Dieu, ceux qui vivent assez Dieu pour suivre, au travers des entrecroisements des choses et des forces de ce monde, ce qui est la manifestation divine et la discriminer de ce qui est le jeu des forces purement humaines.
Pour qu’une prière porte, il faut qu’elle soit une prière vivante. Mais seuls les vivants peuvent faire des prières vivantes. Et presque tous les hommes sont des morts. Ce n’est pas pour rien que St Paul leur disait : « Réveillez‑vous ! »
Le miracle, Mahomet disait qu’il était partout. Et les gens ne le voient pas. Ils ne le voient pas parce qu’ils sont des infirmes, qui ont trop peu de ciel dans l’âme, et trop peu de simplicité dans le cœur.
Georges Saint‑Bonnet
Unitisme — Extraits d’une conférence du 26 octobre 1950
Thèmes : Exercices — Méditation